Bertrand Dupont –  » articulteur  » chez Innacor

1. Quel est votre métier et en quoi consiste t-il ?

Il est d’abord né d’une passion pour la musique. Je pourrai dire producteur, manager du label Innacor, programmateur et directeur d’un centre de création en milieu rural, résidence d’artistes « la grande boutique »… mais comme dirait André Minvielle : « articulteur » car il s’agit de défricher, découvrir, semer, questionner, gérer et par conséquent accompagner des artistes dans leurs parcours professionnels pour ainsi partager, rencontrer, échanger dans l’espace public, le monde.

2. Qu’aimez-vous dans ce métier ?

Mes premières rencontres ont été riches, fortes, multiples et m’ont nourri, forgé pour tracer la voie qui participera à un choix irréversible d’une vie militante, passionnée qui n’a jamais cessé d’être. Autodidacte vous découvrez les exigences de l’accompagnement de la création artistique.
Aujourd’hui je reste habité par cette même passion et pugnacité à transmettre, à explorer, faire découvrir des nouveaux territoires sensibles, l’ici et l’ailleurs. Produire et diffuser des œuvres originales d’ artistes qui portent des valeurs de partage. Exciter les curiosités.

3. Que représentent pour vous les musiques du monde (artistiquement, philosophiquement) ?

Il y a avant tout le rapport à une culture, un territoire celui d’où je viens. La Bretagne est depuis longtemps une région de riche créativité musicale marquée par l’ouverture et la transversalité des genres. Dans une détermination de refus de repli identitaire les musiciens n’ont cessé de rencontrer depuis des décennies les cultures et musiques du monde. Ainsi croiser, échanger, créer se nourrir les uns des autres.
Aujourd’hui des hommes et des femmes jetés sur les routes de l’Europe ont en eux les mélodies et les refrains, les airs et les rythmes vieux comme le monde et sans cesse recréés, ce sont des chants de villes, montagnes, déserts, plaines, fleuves territoires faits de dialectes et  de complaintes, ce sont des chants d’amour, de travail, de mort, de deuil, ce sont les syncopes à danser d’Albanie, du Kosovo, de Serbie, d’Érythrée, d’Irak, d’Afghanistan, du Mali, d’Iran, du Sri Lanka, de Guinée, de Gambie, du Pakistan, et bien sûr de Syrie. La musique du monde est sur les routes. Elle est en haillon. Elle se noie en Méditerranée. Des millions de manière de chantonner une berceuse, de transmettre, d’aider à vivre meurent donc, sont souillés.

Toutes les scènes nationales, régionales ou locales devraient accueillir les cultures du monde, des migrants, des exilés, des immigrés. La France a été construite avec les portugais, les espagnols, les belges, les italiens, les polonais, les marocains, algériens, tunisiens, sénégalais, ivoiriens, maliens, nigériens… Où sont-ils dans les plaquettes des scènes de ce pays, en dehors des quelques festivals et scènes spécialisés?

4. En quoi votre profession et Zone Franche vous permettent-ils d’être un outil de la diversité culturelle ?

En étant le haut-parleur des musiques du monde, Zone Franche permet à ses membres de se rencontrer, d’échanger, de questionner les nombreuses problématiques de notre secteur, de souhaiter que ce réseau d’échanges participatifs accouche toujours plus de co-constructions distantes « du divertissement régie et marginalisé par une culture consumériste », d’ambiancer, convaincre les diffuseurs culturels d’une présence significative de ces musiques que le public souhaite partager.

Dans ce contexte d’élection nationale, entrer ensemble en campagne pour la diversité culturelle et musicale c’est élever un débat et obtenir des réponses auprès des politiques sur les valeurs que nous portons ici dans notre plaidoyer. La France souffre, inquiète et méfiante devant l’Autre.
Considérer la diversité et les droits culturels comme une menace serait un aveu intolérable de faiblesse, de lâcheté, d’impuissance, de mépris envers la société civile. Ne pas apporter des réponses et engagements concrets dans cette période serait dérouler le tapis à l’obscurantisme, aux semeurs de peur, de haine.
Revendiquer avec le citoyen des droits d’accès pour tous à la culture, mais aussi en inventer, en conquérir.

 

5. Quel est le problème aujourd’hui dans votre secteur ?

Tout est dit dans ce plaidoyer. Les valeurs de partage, de vivre ensemble nécessitent par conséquent une reconnaissance et des moyens significatifs.
Piqûre de rappel sur :

La production discographique :
Au regard des faillites ou aux rachats des distributeurs et producteurs indépendants, de celui de la généralisation de la vente par consignation par les majors et l’obligation faite aux distributeurs indépendants de suivre cette figure imposée, de la raréfaction des disquaires et de la souffrance de ceux qui subsistent, de la survie difficile des distributeurs et des maisons de disques (et de leurs intérêts néanmoins de plus en plus divergents) ou encore des pratiques du streaming et de la gratuité de la musique enregistrée et sa gadgétisation, il importe que les distributeurs et producteurs indépendants fassent valoir leur valeur collective pour déterminer un positionnement nouveau, chercher des pistes cohérentes pour la diffusion des musiques qu’ils représentent.

Les lieux de création  il existe en France trop peu de lieux de création dédiés spécifiquement aux musique du monde. La Grande Boutique à Langonnet depuis bientôt 20 ans, Le Chantier à Correns, Musique au comptoir à Fontenay-sous-bois, Le Silo…). Un manque de reconnaissance au niveau de l’État est flagrant, puisque aucun de ces lieux ne dispose de label national.

La diffusion Accompagnement artistique à la diffusion : précarité des structures de production
Manque de dispositif national de soutien de diffusion aux groupes émergents.

6. Votre vœu culturel pour 2017 ?

AuxSons citoyens,
Que les musiques du monde résonnent dans l’espace public.

Petit texte de Nazim Hikmet…

  Plus que les hommes, j’ai aimé leurs chants
                         J’ai pu vivre sans les hommes
                                     jamais sans les chants ;
     
    il m’est arrivé d’être infidèle
                        à ma bien aimée,
                        jamais au chant que j’ai chanté pour elle ;

    jamais non plus les chants ne m’ont trompé.
                                Quel que soit leur langage

                  j’ai toujours compris tous les chants.

 

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