Emmanuel Macron, Président de la diversité culturelle ?

 

Crédit : AFP PHOTO / Eric FEFERBERG

 

La diffusion officielle du programme d’Emmanuel Macron le 2 mars, nous a permis d’analyser la concordance entre les propositions culturelles du mouvement En marche ! et les axes de notre Appel #AuxSons pour la diversité culturelle et musicale. Emmanuel Macron alors candidat à l’élection avait déjà pu s’exprimer sur ses mesures pour la culture dans une interview donnée dans l’émission Les Matins de France-Culture le 27 janvier dernier. Nous constatons une évolution de son programme pour la culture au cours de la campagne, qui tend vers plus de précisions et réorganise la hiérarchie des propositions.

Le Président de la République a placé la culture comme priorité pour la France dans ses discours et son programme : « je ferai de la culture et de l’éducation le premier des chantiers ». Dès lors, sous quelle forme apparaîtra ce chantier prioritaire ? Quelle place accorde-t-il à la diversité culturelle ? Enfin, le secteur culturel s’appuyant en partie sur l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), comment le nouveau Président entend-t-il favoriser et développer l’ESS dans un programme économique avant tout libéral ?

Culture et diversité : le refus d’une « culture prédéfinie »

La valorisation des richesses de la diversité culturelle est l’axe premier de la campagne #AuxSons. La pluralité des langues, des imaginaires, des patrimoines, des mots et des expressions, doit avoir une pleine place dans l’espace public.

Dans un monde où des politiques radicales arrivent au pouvoir, où les discours extrémistes prennent de plus en plus de place, Emmanuel Macron veut s’opposer à ce qu’il appelle “l’hyper simplisme” c’est-à-dire la réduction de la compréhension du monde à une émotion extrême : “la haine, la peur, le repli sur soi”. C’est pour l’ex-candidat “le début de la défaite de la pensée”. Emmanuel Macron décrit une mondialisation extrême, interactive et complexe et s’oppose donc à une réponse simpliste de repli : “je tiens à la complexité du monde (..) il faut d’abord l’appréhender”. Sa vision de l’Histoire et de l’identité collective s’inscrit elle aussi dans la nécessité de prendre en compte une certaine complexité, ce qu’il appelle les “profondeurs de l’Histoire”, notamment sur la question polémique de la colonisation où le candidat énonce vouloir reconnaître une responsabilité de l’État français tout en prenant en compte les éléments de civilisation et appelle à ne pas refouler notre passé.

A travers l’ensemble du discours d’Emmanuel Macron sur la culture, il apparaît que le candidat propose une vision de la culture en faveur de la création sous toutes ses formes et pour tous les acteurs. A la lecture de son programme culturel disponible sur son site officiel de campagne, nous pouvons déjà rendre compte d’une terminologie choisie : il fait apparaître à plusieurs reprises la diversité culturelle. A l’inverse des candidat-e-s de droite, on ne retrouve aucune référence à une identité, un héritage ou une culture française supérieure et figée. Rappelons ici qu’Emmanuel Macron avait créé une certaine polémique lors de son discours à Lyon déclarant « qu’il n’y pas de culture française mais une culture diverse en France”, chez les défenseurs d’une vision de la culture très nationale et élitiste.Il énonçait à cette occasion ne pas être favorable au modèle du multiculturalisme.

Dans un entretien accordé au journal en ligne Mediapart, le 5 mai 2017, il déclarait à propos de sa position sur le multiculturalisme et la diversité : « Pour eux { François Fillon, Marine Le Pen }, il y a une structure monolithique de la culture française. Or, la France n’est pas une identité figée ou fermée. Ce n’est pas une culture prédéfinie.(…) Je célèbre la culture de la créolité dans la République car il y a cette diversité. (…) Je veux qu’il y ait cette multitude, cette diversité, mais je ne veux pas d’une communauté juive qui vive à part, d’une communauté musulmane qui vive à part, d’une communauté créole qui vive à part, et qui se vivent d’abord comme des communautés. Je veux qu’ils se sentent d’abord comme un peuple uni. » Emmanuel Macron s’inscrit donc loin d’une vision culturelle figée et fantasmée, défendue généralement par la droite.

Mais en pratique, quelles mesures sont annoncées pour favoriser la diversité culturelle ? La question avait été posée à Christophe Castaner, porte-parole d’Emmanuel Macron et député des Alpes Maritimes, lors du Grand débat #AuxSons, organisé dans le cadre et festival Babel Med Music le 17 mars dernier. Le représentant du mouvement En Marche ! a exprimé alors l’importance du rôle des collectivités territoriales en la matière, de la liberté des médias des mesures de Pass culture et d’augmentation des plages horaires des bibliothèques présentées dans le programme d’En Marche. Mais il est difficile de voir en quoi ces propositions favoriseraient l’expression de la diversité culturelle. Il mentionne de plus la question des nominations des établissements culturels. Emmanuel Macron souhaite en effet « professionnaliser les nominations afin qu’elles reflètent la diversité de la société ». Cette mesure est intéressante mais apparaît décevante face aux propos forts tenus par Emmanuel Macron sur la diversité culturelle.

Soutien à la création : la défense de l’exception culturelle

L’Appel pour la diversité culturelle et musicale développe la nécessité du soutien à la création artistique et aux artistes émergents. La thématique « Soutenir les artistes et la création » s’est précisée durant la campagne d’Emmanuel Macron. A l’origine brandie comme argumentaire mais peu détaillée, l’ex candidat développe aujourd’hui quelques points plus complets.

Il souhaite maintenir le régime des intermittents. Il prévoit d’y intégrer la prise en compte des heures consacrées à l’éducation artistique et culturelle.

Plus spécifiquement sur les artistes émergents, Emmanuel Macron souhaite faire collaborer les établissements d’enseignement artistique et les pôles universitaires. Ces lieux seraient alors tournés vers l’international et pourraient proposer plus de résidences pour les artistes plasticiens. La création du spectacle vivant serait, elle soutenue par l’aide de l’Etat dans l’accroissement de la diffusion des spectacles, et par un renforcement des liens entre Paris et les régions, et entre théâtre public et privé. Concernant le spectacle vivant, il reste encore difficile de percevoir ce qu’entend réellement mettre en place Emmanuel Macron.

Le soutien à la création serait notamment assuré d’un point de vue financier par un fonds d’investissement de 200 millions d’euros, dédié à nos industries créatives et culturelles disposant d’une certaine expertise en France : l’animation, le jeu vidéo, les nouveaux médias et les effets spéciaux. Ainsi, les secteurs créatifs visés seraient avant tout ceux abordant un aspect compétitif sur le marché. Enfin Emmanuel Macron affiche son soutien au secteur et modèle cinématographique français ainsi que le secteur du livre.

L’exception culturelle et le meilleur partage de la valeur s’articulent comme beaucoup d’autres programmes électoraux autour de l’imposition des grandes plateformes de distribution. Pour Emmanuel Macron, « ce déplacement de la valeur fragilise la création dans sa diversité ». En ce sens, il entend lutter contre le contournement des obligations fiscales des grands acteurs du numérique. Cette lutte devra avoir lieu sur le terrain européen pour défendre une politique européenne de droits d’auteur. Les plateformes devront de plus être soumises à des obligations de financement de la création, de diversité et de diffusion des œuvres.  Le but est d’intégrer les géants du numérique à participer à une politique d’accès et de création de la culture.

Création internationale et circulation des artistes : « un Erasmus de la culture »

La France a selon Emmanuel Macron « un héritage exceptionnel » qui intègre « une tradition séculaire de savoir d’accueil, d’ouverture au monde et de respect de l’autre ». Mais sa politique culturelle internationale se situe avant tout à l’échelle européenne. Il entend ainsi convoquer un sommet des gouvernements européens pour définir les orientations et le rôle centrale de la culture. Il souhaite de plus développer l’industrie européenne de la production audiovisuelle.

Quant à la liberté de circulation des artistes, développée dans le quatrième axe de l’Appel pour la diversité culturelle et musicale, Emmanuel Macron propose de créer un Erasmus des professionnels de la culture. Cependant cette mesure s’inscrit dans un cadre uniquement européen, or les artistes connaissant des difficultés pour circuler ou faire circuler leurs œuvres sont principalement issus de pays non inclus dans la zone européenne. La campagne #AuxSons rappelle que la liberté de circulation des artistes et des personnes en général, ne devrait être conditionnée, comme toute liberté constitutive de la dignité humaine, à aucun critère d’origine ou de nationalité. La campagne #AuxSons défend donc cette liberté pour l’ensemble des artistes et non uniquement pour les artistes européens. Il faut de plus noter que la loi du 7 mars 2016 sur le droit des étrangers en France a créé le Passeport talent, un titre de séjour pluriannuel accessible notamment aux artistes-interprètes quelque soit leur nationalité. Sur la circulation des réfugiés et leur accueil en France, ce serait “un devoir” de la France selon Emmanuel Macron. “Je suis aux côtés des gens qui fuient les guerres et les persécutions. Je suis aux côtés des gens qui défendent nos valeurs » pouvait-on lire sur son compte Twitter suite au décret anti-immigration du Président Donald Trump.

Emmanuel Macron souhaite promouvoir la Francophonie par le soutien au réseau des institutions culturelles françaises et encourager les coproductions, les salons et festivals francophones. Cela permettrait de redynamiser les productions étrangères et leur diffusion en France, missions qui tendent à s’effacer de notre politique culturelle étrangère depuis 5 ans. Emmanuel Macron propose enfin de coordonner les acteurs du rayonnement culturel de la France à l’étranger mais ce ne donne cependant pas plus de précision.

Les intentions d’une politique culturelle étrangère sont présentes mais les mesures concrètes restent floues. Il ne s’enferme pas à l’inverse d’autres candidats de la présidentielle, à la stricte thématique de la langue française.

 

L’absence des droits culturels dans le programme d’ En Marche !

La campagne #AuxSons défend le respect des personnes et de leurs droits culturels. Les droits culturels mentionnés par la loi NoTRE comprennent une véritable refonte de la politique culturelle. Ils s’opposent entre autres à une vision descendante de la culture.

Les propositions pour la culture d’Emmanuel Macron ne font aucune mention de ces droits malgré la référence forte au respect de la diversité culturelle. Il entend pourtant « refondre la politique culturelle », première thématique abordée dans son programme culture. Il en fait « une priorité du mandat ». La refondation passe par le décloisonnement de l’action de l’administration via sa déconcentration, il est entendu ici permettre une meilleure coopération avec les Ministères de l’Education et des Affaires étrangères. L’Etat garde donc un rôle primordial et central sur la politique culturelle, les collectivités locales jouant « un rôle d’animateur des politiques nationales dans une logique de contractualisation et de partenariat ». Lors du Grand Débat #AuxSons organisé le 17 mars dernier, le porte-parole Christophe Castaner semblait pourtant prôner « l’invention territoriale » pour remplacer celle de l’Etat, ce qui semble contradictoire avec une politique culturelle avant tout déconcentrée.

 

L’Économie Sociale et Solidaire d’Emmanuel Macron 

L’axe six de la campagne #AuxSons prône le soutien aux entreprises guidées par les valeurs de l’ESS. Modèle solidaire et social, l’ESS accompagne les structures culturelles et participe au développement d’une gestion culturelle nouvelle.

Pour le Président Macron, défenseur du libéralisme économique, l’ESS est à la fois l’incarnation d’« une société de l’engagement », un acteur important de notre développement socio-économique et une forme d’  « entreprenariat où l’humain prime sur le profit ».

Il souhaite développer un ensemble de mesures fiscales, réglementaires et législatives, réunies sous le nom de « Social BusinESS Act ». Les entreprises et organismes de l’ESS seront intégrées au CICE (Crédit d’Impôt pour la compétitivité et l’emploi) permettant une diminution des cotisations sociales, et au CITS (Crédit d’Impôt de taxe sur les salariés) c’est-à-dire une redistribution d’une part des charges. Les marchés publics leur seront ouverts et la commande publique mobilisée. Emmanuel Macron souhaite de plus mettre en coopération l’expertise des entreprises sociales, privées et publiques. Les expertises complémentaires sont selon lui précieuses. Il assure de plus son soutien aux entreprises coopératives mais sans donner de réelles mises en œuvre. En matière de financement, le candidat d’En Marche suggère de développer le mécénat des particuliers et des entreprises en garantissant les avantages fiscaux, l’amélioration de la réglementation fiscale et l’instauration de « journée de la générosité » dans les établissements scolaires. Cependant, augmenter la dépendance des entreprises sociales au mécénat populaire est une solution instable à leur financement, la « générosité » ne peut être une base de financement fiable et durable des systèmes solidaires.

Emmanuel Macron souhaite soutenir les Pôles territoriaux de coopération économique en créant un centre de ressource nationale de promotion, d’accompagnement, d’échanges et de bonnes pratiques.

Le nouveau Président s’intéresse de près à l’innovation sociale. Par la création d’un Incubateur Nationale d’Innovation Social, il entend repérer et soutenir en France l’incubation des projets innovants comme les Start up, les évaluer puis les « essaimer à l’échelle nationale ». Cet incubateur permettrait de plus de faciliter les démarches administratives et de financer certains de ces projets.

Enfin le modèle associatif serait soutenu en favorisant le congé d’engagement et le congé solidaire, qui permettent à des salariés de poser des jours pour s’engager dans une mission d’intérêt général. Plus efficace, il propose de réformer le droit des associations pour leur permettre plus d’autonomie faces aux financements des pouvoirs publics et un règlement encadré des subventions afin que les pouvoirs publics respectent les délais de versement.

 

Les autres thématiques abordées

 

  • L’accès et l’éducation à la culture

L’éducation culturelle et artistique ainsi que l’accès à la culture occupent une place majeure dans le programme de Monsieur Macron.

L’instauration d’un Pass culturel pour tous les jeunes de 18 ans à hauteur de 500 euros en est une des mesures phares. Ce pass permettra aux jeunes d’acheter du contenu culturel par le biais d’une plateforme et sera financé par un modèle de redistribution appliqué aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Le candidat s’inspire de la mesure italienne mise en place il y a six mois et dont l’un des objectifs est de lutter contre la radicalisation des jeunes italiens. L’accès à la culture sera de plus amplifié grâce à l’élargissement des horaires des bibliothèques, le soir et le week-end, permettant à chaque étudiant de bénéficier d’un lieu propice au travail.

Enfin, il aborde une troisième mesure de sa politique de démocratisation de la culture en avançant un renforcement de l’éducation artistique à l’école notamment par le soutien aux projets éducatifs co-gérés par les autorités locales, écoles, associations et conservatoires. Il cite à titre d’exemple les Music education Hubs britanniques, autrement dits les centres d’éducation musicale, établis en 2012, financés par le ministère de l’éducation et chapeautés par le Conseil des Arts.

  • Promotion du Patrimoine

La promotion du patrimoine a été peu mise en avant dans les discours d’Emmanuel Macron pourtant bien présente dans le programme culturel, elle est développée en quelque points. Le candidat d’En Marche envisage ainsi de « déployer une stratégie pluriannuelle et partenariale pour le patrimoine » pour la conservation, la restauration et la médiation. En lien avec les collectivités locales, les politiques patrimoniales seront comprises dans l’aménagement d territoire et la préservation d’un cadre de vie. Il entend diversifier les sources de financement affecté au patrimoine notamment privées.

Le programme d’Emmanuel Macron pour la culture s’est donc peaufiné au fur et à mesure de la campagne. Insistant d’abord sur l’éducation artistique et culturelle, les propositions se sont organisées autour de plusieurs pôles : définition du cadre de la politique culturelle, création, internationale, accès à la culture et médias. Si certaines mesures ont le mérite d’être assez précises d’autres restent encore floues et permettent de douter de leur réelle application. Le Président Macron entreprend la culture comme un système complexe et non figé, en ce sens il reconnaît la richesse de la diversité culturelle. Sa vision de la politique culturelle reste cependant bien descendante et laisse peu d’espoir à un véritable renouveau en faveur des droits culturels et l’instauration de la démocratie de la culture.

Sources :

Émission Les Matins de France-Culture le 27 janvier 2017.

La synthèse “les premières propositions cultures” sur le site de campagne En Marche.fr.

La Fiche Synthèse Culture, mise en ligne le 30 avril sur le site de campagne En Marche.fr