Jean-Marc Galtier – directeur de l’Espace Prévert, scène du monde.

1. Quel est votre métier et en quoi consiste t-il ?

 

© Laurent Hazgui

J’exerce le métier de directeur culturel/programmateur depuis de nombreuses années. La moyenne d’heures hebdomadaires se situe entre 50 à 70 heures effectives sans compter les sorties … Globalement, ce métier comprend deux axes : la programmation artistique ainsi que la gestion financière et matérielle, la gestion des ressources humaines et la politique partenariale. Pour concocter une saison artistique, il est nécessaire d’assister à de très nombreux concerts et spectacles, de participer à des salons professionnels et aussi de visionner et d’écouter chaque semaine un nombre incalculable de vidéos. Avec le souci constant de découvrir pour le public la perle rare, le projet ambitieux ou innovant, les tendances du moment, les artistes prometteurs. Le tout regroupé de manière cohérente, en respect des rendez-vous récurrents attendus, de façon à ce que chacun puisse trouver dans la programmation un choix suffisamment large et varié, qui puisse lui permettre d’être fier de pouvoir se dire plus tard ; « j’y étais ! ». C’est alors à la manière d’un artisan qu’il faut peser, « écrémer », négocier avec les productions, harmoniser la saison pour parvenir à un équilibre.

2. Qu’aimez-vous dans ce métier ?

J’aime la confiance que l’on me témoigne et la liberté qui en découle dans mes choix, mes orientations artistiques et stratégiques, le travail d’équipe (salariés et bénévoles), la polyvalence requise, la convivialité d’un lieu de vie accueillant, où se croisent toutes les générations, toutes les catégories sociaux-professionnelles, la recherche permanente de la qualité. Faire se croiser : les rencontres artistiques et les valeurs humaines que ce métier convoque, provoque et véhicule, avec la noble mission de Service Public et plus particulièrement d’éducation populaire. Je suis conscient et reconnaissant de la chance que j’ai. Je travaille beaucoup, certes, mais je suis récompensé. L’exercice de mon métier se nourrit en effet de tous les acquis personnels depuis ma plus tendre enfance jusqu’à ce jour, de mes formations (cursus scolaire et universitaire) et de mes expériences professionnelles. C’est une sorte de condensé où sensibilité, intuition et compétences doivent pouvoir rimer avec ce qu’on attend de vous et les contraintes techniques propres à ce métier (et il y en a…). J’aime entretenir des relations de fidélité et d’amitié avec les partenaires et les usagers. Mais ce que j’aime le plus ? Accueillir les spectateurs en personne au moment d’entrer en salle (c’est pourquoi je contrôle moi-même les billets) pour, à l’issue du spectacle, scruter leurs visages, leurs yeux et y trouver de l’émotion, des larmes, du plaisir et en tous cas de larges sourires. Je me dis alors que cela vaut vraiment le coup. J’aime ces « parenthèses enchantées » entre lesquelles, en communion, viennent se réchauffer les gens qui ont pris le soin, au passage, de laisser leurs soucis dehors. Et je me dis que ces moments ne peuvent que leur faire du bien. On en a tous tellement besoin !

Pour conclure : je me sens en parfaite harmonie dans un métier qui a du sens…

3. Que représentent pour vous les musiques du monde (artistiquement, philosophiquement) ?

Durant mon parcours personnel et professionnel, je pense avoir abordé de nombreux courants/disciplines artistiques. Tant dans leur histoire patrimoniale que dans l’évolution de leurs écritures, de leurs jaillissements. Ayant été programmateur pour des lieux pluridisciplinaires, je programmais assez peu de « musiques du Monde », au profit du Théâtre (du répertoire à la création), du cirque, du stand-up, des musiques tonales (classique, de chambre, amplifiée, jazz, contemporaine), de la Danse, des Arts Plastiques. Lorsque j’ai pris la direction de l’Espace Prévert Scène du Monde à Savigny-le-Temple, je me suis tout naturellement penché plus avant vers cette esthétique. J’ai alors découvert des dizaines d’instruments (y compris la voix) que je ne connaissais pas forcément et surtout des artistes qui savaient les faire « sonner »… Les histoires qu’ils racontaient ensemble m’ont vite passionné et donné envie d’en savoir plus sur les rythmes, les harmonies, les interprétations de ces musiques et sur les coutumes de ces territoires lointains. Puis, d’écoutes en découvertes, le « grand puzzle » des diasporas des hommes et des instruments à travers le monde et leurs influences a commencé à se dessiner dans mon esprit. J’ai pris conscience de la richesse que représentait cette très grande diversité musicale et de l’effet positif qu’elle produisait sur les hommes et les femmes qui la partagent.

4. En quoi votre profession et Zone Franche vous permettent-ils d’être un outil de la diversité culturelle ?

Pour bon nombre d’habitants qui vivent dans une communauté culturelle diversifiée cela signifie, par exemple :

  • saluer son boulanger tunisien (qui au passage fait les meilleurs croissants !) ;
  • prendre des nouvelles des proches restés au bled ;
  • dans la même journée manger un grec, une pâtisserie orientale, un Mac Do et le mafé préparé par sa voisine ;
  • souhaiter bon courage aux amis qui font le Ramadan et avoir le plaisir de partager avec d’autres la rupture du jeun ;
  • c’est pour la vieille dame qui trébuche, l’assistance d’une main tendue par le « loulou » du quartier ;
  • c’est le croisement des visages familiers dans le bus aux heures de pointe ; – c’est l’épicier qui connait nos habitudes ;
  • c’est le vigile du supermarché ;
  • c’est le Chinois du PMU ;
  • chez les écoliers, c’est la variété des prénoms dont on aimerait connaitre la signification ;
  • c’est le contact avec les parents de ces élèves issus du monde entier et qui ouvrent nos horizons quand les liens se tissent ;
  • c’est pouvoir comparer son éducation, ses valeurs, son expérience, ses goûts à d’autres, et ainsi se donner une chance de s’améliorer ;
  • c’est le nombre de chaises descendues par les habitants au pied de l’immeuble les soirs d’été ;
  • c’est pour beaucoup d’âmes une terre d’accueil porteuse de l’espoir d’une vie meilleure. D’une vie plus belle que celle qu’on a laissée ailleurs ;
  • c’est une histoire personnelle qui viendra enrichir le collectif ;
  • c’est tant d’autres choses…

De quelque pays que l’on vienne, la musique, les musiques nous accompagnent dans notre vie. Des chansons traditionnelles nous ont été transmises. Des tubes nous ont fait chanter et danser. Ces musiques sont liées à des souvenirs, des émotions et sont une part de nous-mêmes. Alors, participer à la diffusion en live de ces musiques à travers l’organisation de concerts, de conférences, d’actions culturelles ou d’ateliers de pratique, c’est les valoriser et les rendre accessibles au plus grand nombre. Il y a une multitude d’artistes, de groupes, de formations qui ont des univers à partager sur une scène puis autour d’un bar à l’issue du concert. Et puis en face, il y a un public curieux, captif, amateur de rendez-vous récurrents dans tel ou tel genre musical. Devoir répondre au mieux à ces attentes, pouvoir en susciter de nouvelles, envie de fantaisie… C’est un équilibre qu’il faut trouver, un pont qu’il faut construire. Alors vous opérez une sélection en finesse. Constitué de professionnels compétents, chacun dans leurs domaines, forts de propositions, porteurs de démarches artistiques passionnées, riches et variés, les membres du réseau Zone Franche sont pour moi de précieux alliés, des « fournisseurs » que j’estime, des producteurs inspirés, quelques-uns sont même de véritables amis. Dans tous les cas, ils viennent alimenter la source de mes prospections musicales, de mes inspirations. Ils savent pouvoir compter sur la parole donnée, l’enthousiasme partagé et la qualité de l’accueil (technique, humain et du public) que nous réservons à leurs artistes : que du bonheur !

5. Quel est le problème aujourd’hui dans votre secteur ?

En termes de fréquentation, j’ai la chance d’avoir un public fidèle, confiant, attentif, curieux et qui se renouvelle. Il en ressort des bilans quantitatifs et qualitatifs très positifs auxquels nos principaux partenaires publics sont sensibles. Ce projet de territoire jouit d’une expérience de nombreuses années (16 ans) grâce à une politique culturelle ambitieuse, portée par des élus conscients des enjeux. C’est une chance, mais rien n’est jamais acquis. Il suffirait du retrait de l’un d’eux pour que ce projet soit réellement menacé. Les subventions n’augmentent pas, voire baissent sensiblement d’année en année. Cela me contraint à utiliser tous les leviers pour réduire les dépenses, optimiser nos activités et trouver d’autres sources de financement. Alors que sa plus-value représente 3,2% du PIB national et qu’il est reconnu comme étant un réel facteur de croissance, le secteur culturel souffre d’une absence quasi-totale dans les programmes des campagnes électorales (qui lui préfèrent des débats sociaux-économiques souvent anxiogènes). On ne compte plus le nombre de festivals, structures ou associations qui ont vu ces dernières années leurs activités réduites ou supprimées, faute de financement. Plus particulièrement, les musiques du monde souffrent d’une méconnaissance (et donc d’un manque de reconnaissance) de la part des pouvoirs publics qui les englobent dans la grande famille des musiques actuelles, faisant fi par là-même de leur spécificité et de leur pouvoir de cohésion sociale. Quant-aux médias : la presse écrite ne s’y intéresse pas (on compte sur les doigts d’une main les quelques critiques professionnels qui ont encore quelques rubriques), les radios nationales (RFI, France Inter, France Culture, Radio Nova) s’efforcent heureusement de leur donner un peu d’audience, mais les chaines de télévision…

6. Votre vœu culturel pour 2017 ?

Que ces musiques et ce qu’elles véhiculent profitent au plus grand nombre !

 

Ils sont déjà 2405 à avoir signé l’Appel, et vous ?