Les musiques du monde en campagne

Les musiques du monde occupent aujourd’hui une place sans commune mesure avec celle qu’elles occupaient à la fin des années 60. Des phénomènes comme la globalisation, la crise du disque ou l’avènement d’Internet ont bouleversé les pratiques et imaginaires musicaux comme leurs fonctions. Mais si les supports, le spectacle vivant, la pratique amateur, l’enseignement, les modes de vie ont évolué, les musiques du monde sont aujourd’hui en difficulté.

État des lieux des musiques du monde

En France, les musiques du monde se retrouvent souvent prises entre le marteau et l’enclume : pourtant dotées d’une forte valeur culturelle et d’une dimension populaire savantes occidentales, variétés et actuelles. Ce statut minoré se retrouve in fine dans nos grands médias, englobé dans le terme flou des musiques dites « actuelles ».

La filière des musiques du monde est aujourd’hui fragilisée dans les domaines de la création, la production, la diffusion et la médiatisation.
Au niveau de la création, il existe ainsi en France trop peu de lieux de création dédiés spécifiquement aux musique du monde (La Grande Boutique à Langonnet, Le Chantier à Correns, Musique au comptoir à Fontenay-sous-bois, Le Silo…). Leur manque de reconnaissance au niveau de l’État est flagrant, puisque aucun de ces lieux ne dispose de label national.

Depuis la crise du disque, on observe le transfert des coûts de production vers un nombre toujours plus réduit d’acteurs (producteurs, lieux, festivals). Par le passé, les maisons de disques et les labels partageaient ce risque de manière plus équilibrée. Cela a pour conséquence de concentrer le risque économique sur les structures les plus fragiles, alors que leur rôle est crucial pour l’émergence de nouveaux artistes.

On constate également la contraction du réseau de diffusion des musiques du monde qui ne peut accueillir l’ensemble des propositions artistiques du secteur. Cela s’explique par la baisse des financements publics, notamment des collectivités territoriales, et par la concentration de la diffusion des musiques du monde sur les festivals de l’été. Il existe de plus une prise de risque moindre par les autres réseaux de diffusion (scènes nationales, scènes de musiques actuelles…) liée à un manque de connaissance de ces esthétiques.

Par ailleurs, il faut souligner le divorce qui s’opère entre les musiques du monde et leur médiatisation : alors que la fréquentation des spectacles de musiques du monde a augmenté de 31% en 2015[1] La diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles en 2015, CNV, Octobre 2016), les musiques du monde sont trop souvent cantonnées aux radios thématiques à la diffusion moins large. Si FIP semble, pour l’instant encore, diffuser la diversité des esthétiques et des artistes que nous représentons, ce n’est pas le cas des autres stations de Radio France. En effet, nos musiques n’occupaient en 2015 que 6,8% de la programmation musicale sur France Inter et seulement 2% sur France Bleu[2].

L’une des causes de ces difficultés est liée à une spécificité de la filière des musiques du monde : les freins à la mobilité internationale des artistes. En effet, les organisations membres de Zone Franche travaillent en grande majorité avec des artistes qui ne résident pas en France : 75% des artistes musiques du monde sont étrangers. Si des améliorations ont été constatées suite à l’adoption en 2016 de la loi sur le droit des étrangers en France, l’évaluation subjective du risque migratoire par les consulats français entraîne toujours des blocages et tracasseries administratives. Cela nuit au développement de la carrière des artistes et à la viabilité économique des structures de production.

Cette mobilité implique par ailleurs des coûts de production plus importants que pour des artistes résidant en France (frais de visas, transports). Ces coûts sont répercutés sur le prix de vente du spectacle, créant ainsi un déséquilibre économique avec les propositions artistiques plus locales. Le manque d’ouverture de nouveaux réseaux de diffusion s’explique aussi par des raisons économiques, qui prennent le pas sur la nécessaire représentation de la diversité culturelle.

Pour autant, depuis 30 ans, de nouveaux foyers de création ont permis une montée en puissance des musiques du monde, qui ont su séduire et fidéliser de nouveaux publics.

Aujourd’hui nous constatons qu’un véritable renouvellement artistique est à l’œuvre, la mondialisation numérique accélérant la créolisation des esthétiques. Cette dynamique est accompagnée par une filière qui s’est rapidement structurée et qui fait de la France le principal marché mondial pour la production et la diffusion des musiques du monde.

Le problème n’est donc pas tant celui de la légitimité esthétique, citoyenne ou économique, mais bien d’ordre idéologique. Les valeurs défendues par les musiques du monde – et donc directement par Zone Franche – de diversité culturelle, pluralisme, ouverture sur l’autre, constituent pourtant des enjeux politiques majeurs des élections à venir.

Face à un contexte politique, économique et social anxiogène provoquant un phénomène de repli chez un nombre croissant de nos concitoyens, les musiques du monde portent un message fort et fédérateur. Elles sont une réponse formulée avec humilité dans les défis du vivre-ensemble et du dialogue interculturel.

 

[1] La diffusion des spectacles de variétés et de musiques actuelles en 2015, CNV, Octobre 2016
[2] Indicateurs de la diversité musicale dans le paysage radiophonique – Rapport 2015 – Philharmonie de Paris