LA FRANCE INSOUMISE : UNE “RÉVOLUTION CITOYENNE” POUR LA DIVERSITÉ CULTURELLE ?

 

 

©CHARLY TRIBALLEAU – AFP

 

Le mouvement de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon décline son programme politique en livrets de travail relatifs à différentes thématiques. « La culture – Les arts insoumis, la culture en commun » – est coordonnée par Danièle Atala et Roger Tropéano et s’intègre au programme « L’avenir en commun » du candidat.

Jean-Luc Mélenchon s’est par ailleurs attardé sur la culture et l’éducation lors de son meeting du 5 février à Lyon. Abordant les thématiques de l’accès à la culture, de sa réelle démocratisation, puis s’attardant sur un système de redistribution pour les créateurs, il entend ainsi en faire une priorité de son programme politique. Le secteur culturel doit selon lui être attentif à l’avenir, ce qui passe notamment par la prise en compte des problématiques du domaine public du numérique, son égalité d’accès et sa diffusion.

Le candidat critique en premier lieu l’emprise de “la loi du profit” sur les arts et la culture. La culture de masse uniformisée qui en découle est qualifiée de “propagande” dont l’impact serait destructeur pour l’expression de la diversité culturelle. Dès lors, le programme de Jean-Luc Mélenchon propose-t-il une “révolution citoyenne” pour la culture ? Répond-il aux 6 enjeux-clés de l’Appel #AuxSons pour la diversité culturelle lancé par Zone Franche ?

La diversité culturelle : le droit à la culture plutôt que les droits culturels

Le mouvement de la France Insoumise considère le pays comme un “lieu de métissage des cultures” et annonce dès le début de son livret culture que cet héritage est “menacé”.  La culture est définie comme un bien à part, qui doit être traité hors des lois de la libre concurrence. Ainsi Jean-Luc Mélenchon entend “défendre l’exception et la diversité culturelles dans toutes les négociations internationales”. L’objectif du projet culture de La France Insoumise est l’émancipation de la personne par la culture : “Chacun-e doit pouvoir manifester son existence, sa créativité, ses sentiments et sa pensée, accéder aux oeuvres de toute l’Humanité, participer à leur transmission.”

L’Appel pour la diversité culturelle et musicale de la campagne #AuxSons met en avant le respect des personnes et de leurs droits culturels qui permet d’exprimer son identité culturelle et d’avoir accès à celle des autres. Le respect de ces droits permet ainsi de mieux faire humanité ensemble. Sans les mentionner, Jean-Luc Mélenchon et son équipe touchent ici l’enjeu des droits culturels. Zone Franche a  rencontré le 29 mars dernier les co-auteurs du livret culture qui ont pu détailler leur programme. Roger Tropéano a expliqué la volonté politique de ne pas mentionner le terme des droits culturels : selon lui, l’expression est fréquemment utilisée à mauvais escient, voir instrumentalisée notamment par l’Union Européenne qui a libéralisé les politiques culturelles. Il indique cependant reconnaître le concept des droits culturels auxquels il faudrait donner les moyens de leur mise en application réelle. Il entend donc privilégier les mesures concrètes aux grandes déclarations comme par exemple en démocratisant la gouvernance des institutions culturelles et les nominations de leurs dirigeants. Il se prononce pour l’inscription des droits culturels dans la Constitution qui serait réécrite lors de l’Assemblée Constituante en cas d’élection de Jean-Luc Mélenchon.

La marchandisation de la culture est l’un des grands axes développés dans le livret Les arts insoumis : sortir le domaine culturel de la logique spéculative, voilà ce qui permettrait selon Jean-Luc Mélenchon, de favoriser la diversité culturelle. Il cite à ce propos la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO de 2005. Cette convention réaffirme la diversité culturelle comme caractéristique inhérente de l’humanité la définit comme facteur de paix et de sécurité tant au plan local qu’international. Elle fonde avec d’autres textes le principe des droits culturels, qui intègrent les Droits de l’Homme et du Citoyen. En ce sens, la culture est un bien mixte qui peut être et doit être traité hors logique marchande. Si l’exception culturelle contribue fortement à favoriser la diversité culturelle en empêchant l’étouffement d’une culture dominante, cette notion peut être détournée pour servir la vision d’une culture élitiste et descendante, sans forcément promouvoir la diversité des expressions culturelles. La diversité culturelle réclame une attention particulière : une exception culturelle certes, pour préserver l’objet culturel de la logique marchande, mais aussi sur le besoin d’assurer des moyens de sa diffusion. Or le programme de Jean-Luc Mélenchon se centre prioritairement sur la question de l’exception culturelle.

Il est surprenant que le candidat de la “révolution citoyenne” ne se saisisse pas pleinement des droits culturels sous prétexte que leur définition peut aujourd’hui être détournée de leur sens initial, alors qu’ils sont précisés dans les conventions UNESCO de 2001 et 2005. La mise en place concrète de ces droits serait pourtant apte à renouveler en profondeur des politiques culturelles actuellement sclérosées.

Circulation artistique internationale : la Francophonie d’abord

Selon le mouvement la France Insoumise, la France est “une terre d’accueil d’artistes du monde entier riche d’amateur-trice-s et de professionnel-le-s. Elle est aimée et admirée pour cela”. Cependant rien n’est annoncé dans le livret culture permettant un meilleur accueil de ces artistes et de la diffusion de leurs oeuvres. La liberté de circulation des artistes, enjeu important de l’Appel pour la diversité culturelle et musicale de la campagne #AuxSons, est cependant mentionnée dans le livret thématique relatif à la Francophonie. Jean-Luc Mélenchon entend instaurer de manière progressive un “visa privilégié permettant la libre circulation au sein de l’espace francophone des artistes, des universitaires, des chercheurs, ingénieurs, acteurs économiques et étudiants”. Il faut souligner un effort pour faciliter ici la coopération internationale francophone.

La campagne #AuxSons entend cependant défendre la libre circulation des artistes et de leurs oeuvres au-delà de l’aire culturelle francophone. Roger Tropéano précise à ce sujet que la limitation de cette mesure à l’espace francophone relève plus d’une mise en pratique facilitée qu’une réelle volonté de hiérarchiser l’accès du territoire français à certaines populations. Pour Zone Franche, le réseau des musiques du monde, qui pilote notamment le Comité Visas Artistes, la création d’un nouveau visa n’est pas pertinente dans la mesure où les dispositions législatives et réglementaires permettent en théorie de faciliter la circulation internationale des artistes (loi du 7 mars 2016 sur le droit des étrangers en France, visa Schengen court ou long séjour, titre de séjour Passeport Talent) : c’est leur application effective qui pose en réalité problème, du fait de la libre appréciation du “risque migratoire” par les consulats français installés dans les pays à forte tension migratoire. Zone Franche réclame donc une meilleure application des lois et réglementations en vigueur ainsi qu’une uniformisation des démarches administratives pour les artistes et les professionnels de la culture quelque soit leur pays d’origine.

Un soutien aux structures culturelles indépendantes

Contre la culture de masse et les industries qui la diffusent, Jean-Luc Mélenchon propose de soutenir les petites entreprises culturelles indépendantes. Fédérant des structures de petites et moyennes tailles sur tout le territoire français, le réseau Zone Franche, initiateur de la campagne #AuxSons, est sensible aux mesures favorisant l’épanouissement des structures alternatives, qui permettent à la fois une programmation diverse et un accès à la culture facilité. Le candidat à la présidentielle souhaite augmenter les aides pour les salles indépendantes et prévoit d’encadrer les loyers pour les petites structures culturelles en lançant un Programme culture à loyers modérés. Ces lieux pourraient aussi bénéficier de prêts à taux 0 dans le but de se conformer aux lois, notamment celles relatives à la sécurité des bâtiments et l’accessibilité pour tous. Il entend enfin, pour lutter contre les “multinationales culturelles”, moderniser les dispositifs d’aide publique “en redonnant la priorité à la solidarité et la diversité”.

L’Économie Sociale et Solidaire (ESS), dernier axe défendu par l’Appel pour la diversité culturelle et musicale, apparaît dans le livret de la France Insoumise consacré à la production. Jean-Luc Mélenchon veut généraliser l’ESS et l’économie collaborative. Il prévoit d’instaurer un droit aux salariés lors de la fermeture ou de vente de l’entreprise qui leur donne priorité pour former une coopérative à la place. L’ESS aura accès au financement et au marché public.

Cette volonté de donner une place plus importante à l’ESS dans notre société intègre le dernier axe de la campagne #AuxSons.

“La francophonie politique”

On notera que rares sont les candidats de cette élection présidentielle à développer autant de mesures relatives à la Francophonie. Benoît Hamon intègre dans son programme culturel la création d’un Pavillon de la Langue Française, Jean-Luc Mélenchon développe quant à lui un volet concernant la Francophonie dans son chapitre “La paix en question”. Il veut créer une Académie de la Francophonie et développer des contenus éducatifs communs avec les pays francophones. Son objectif est de renforcer les institutions représentatives de la francophonie sur la défense et le rayonnement de la langue.

Il est difficile de savoir si Jean-Luc Mélenchon entrevoit la Francophonie comme un espace pluriel et riche de ses diversités ou s’il l’envisage uniquement comme un ensemble des territoires permettant de faire rayonner la culture de la France à travers la langue. Il prévoit néanmoins de renforcer les médias francophones (RFI, France 24 et TV5 Monde) en les “mettant en partage avec la communauté francophone”. Enfin, nous notons une mesure permettant une réelle ouverture et représentation de la diversité : l’augmentation de la présence des auteurs francophones ultra-marins et étrangers dans les programmes scolaires.

La Francophonie selon l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) est la communauté de personnes parlant le français ainsi que le réseau institutionnel de promotion de la langue et de coopération entre les 84 États et gouvernements membres ou observateurs de l’OIF. Mais la Francophonie est aussi un espace riche de ses diversité culturelle. Selon Zone Franche, elle représente toutes les langues et cultures des pays compris dans cette aire culturelle. Ainsi augmenter la présence d’auteurs étrangers ou francophones dans les programmes scolaires est une mesure permettant à la fois de mieux représenter la diversité de l’espace francophone et du monde. La Francophonie ne doit pas être utilisée comme outil au service du rayonnement de la culture française mais comme moyen de diffusion et d’échange autour de toutes les cultures comprises dans cette communauté. Jean-Luc Mélenchon semble donc surtout envisager la Francophonie comme un espace de valorisation de la culture française, de la langue française et moins comme un processus à double sens qui soutient autant l’ensemble des cultures et la richesse des langues qui la composent.

Accès et démocratisation de la culture

Lors de son rassemblement à Lyon le 4 février 2017, Jean-Luc Mélenchon a critiqué les positions sur la culture d’Emmanuel Macron et sa proposition des passeports culturels : “avant de distribuer des chèques pour consommer de la culture, il faut d’abord la produire”. Il propose d’augmenter le budget culture à 1% PIB. Sur la création, le candidat de la France Insoumise veut protéger les créateurs par un renouvellement du système des droits d’auteurs. Dans un article consacré au sujet sur son blog, il propose de faire tomber les droits d’auteurs dans “le domaine public commun” une fois l’auteur décédé. Ces droits contribueraient ainsi au financement de la création artistique et permettraient de “socialiser le domaine public de la création”.

Le livret culture de Jean-Luc Mélenchon développe dix axes pour la culture, certains se recoupant cependant. Les deux grandes idées défendues sont celles de la démocratisation de la culture, fidèle à un programme de la gauche, et la problématique de financiarisation de la culture développée précédemment. Il parle alors de “droit à la culture” en préconisant la gratuité des musées, une fréquentation accrue des scolaires dans les établissements culturels et une volonté de diversifier un public, à la fois géographiquement et sociologiquement. Un jumelage des établissements scolaires et culturels doit être de plus établi pour favoriser la médiation socioculturelle. Il entend de plus renforcer l’éducation artistique et culturelle en augmentant le nombre de professeurs spécialisés dans le domaine au sein de l’éducation nationale. Dans ce même axe, il veut faire des écoles d’Art un service public et renforcer les conservatoires afin qu’ils soient en mesure d’accueillir tous les publics.

Jean-Luc Mélenchon entend garantir la liberté de création et de diffusion en bannissant toute tentative de censure. Il développe surtout l’élargissement du régime des intermittents à toute profession artistique précaire. Il prévoit de soutenir l’extension des maisons d’artistes et des orchestres et ensembles permanents. Le livret culture de la France Insoumise insiste beaucoup sur sa volonté d’éloigner l’Art de l’économie spéculative. Les niches fiscales en faveur des mécènes doivent ainsi être abolies et les oeuvres d’art intégrées à l’Impôt sur la Fortune. A la tête des institutions culturelles, le cumul des mandats doit être interdit et une gouvernance démocratique instaurée avec une juste représentation des employés. Pour lutter contre les “multinationales culturelles” qui diffusent une culture mainstream, JLM prévoit de créer une médiathèque publique en ligne. Il envisage enfin le concept du prix unique pour les supports de la musique, des films et jeux vidéos.

 

En conclusion :

Le programme culturel de la France Insoumise propose une vision de gauche assez classique de la culture où les concepts de démocratisation culturelle et de droit à la culture restent privilégiés à celui, audacieux et émancipateur, des droits culturels des personnes. Si un nombre important de mesures relève de cette nouvelle conception et non descendante de la culture, la “révolution citoyenne” prônée par Jean-Luc Mélenchon aurait gagné en cohérence à s’en saisir.

Sources :

 

 

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